L’île de Noël

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Navires de commerce aux Indes orientales (1614), par Hendrick Cornelisz Vroom. Source: Musée national maritime du Royaume-Uni.

Qu’ont en commun Noël, Pâques, l’Ascension, et l’Assomption ? Une messe, un jour férié ? Nenni. Un gros dépit de marin bourru qui fait tourner avec sa langue le dernier chicot qui s’accroche à sa gencive… car faut-il être d’humeur peu chrétienne pour donner à ces îles minuscules et perdues des noms si sacrés !

À l’époque des grandes explorations européennes, il était d’usage de baptiser les terres découvertes à la manière dont on procède aujourd’hui pour des infrastructures publiques ou les gratte-ciel, c’est-à-dire en l’honneur d’un homme politique (un prince) ou d’une entreprise (un aventurier). La bibliothèque François-Mitterrand, l’aéroport Franz-Josef-Strauß, le stade Emirates ou la tour PwC sont ainsi les pendants contemporains de la Louisiane (Louis XIV), du Victoria (la reine éponyme), de la Tasmanie (Abel Tasman) et de l’Amérique (Amerigo Vespucci) des XVIème-XIXème siècles.

Une démarche similaire consistait à apposer au vieux pays l’adjectif « nouveau », pour en faire miroiter une version améliorée, étant entendu que l’un et l’autre étaient propriété personnelle du monarque et vaches à lait des monopoles autorisés, et Dieu sait que la Nouvelle-Espagne, par exemple, fut plus riche et plus vaste que sa métropole. Notre Web 2.0, le néo-libéralisme ou Matrix Reloaded en sont les lointains descendants.

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La côte sud de l’île Christmas. Crédit Photo: Arthur Floret.

Tout autre fut par contre l’attitude pragmatique qui voulait que l’on ne touchât symboliquement pas, peut-être à une période où le mythe du bon sauvage devenait vivace, au Canada, à Madagascar ou à Tahiti, parmi tant d’autres, ou que l’on s’en tînt au factuel avec l’Australie (la terre australe), l’Afrique du Sud, les Territoires du Nord, etc.

Ajoutons qu’en cas de billet perdant à la grande loterie de la conquête, il restait finalement l’option de la franchise —on a bien une île du Diable, une île de la Déception, une île de la Solitude—, et même l’option du mensonge, avec les îles de la Désolation, que Kerguelen avait voulu faire passer pour un eldorado à la cour de France.

La panoplie du parfait toponymiste semblait donc bien complète quand, le 25 décembre 1643, le capitaine William Mynors, à bord de la Royal Mary de la compagnie britannique des Indes orientales, reconnut de plus près une île cartographiée sous des dénominations diverses au sud de Java : l’endroit était inhabité, couvert d’une jungle impénétrable et ceinturé de falaises. Aucun port naturel en vue et point de cours d’eau.

Là, il dut sentir son heure de gloire lui échapper, et de fait sa postérité ne tient qu’à ce jour parfaitement quelconque. Car, comme c’eût été insultant d’offrir ce rocher à son roi, humiliant pour lui-même d’y accoler son patronyme, sans intérêt pour la réputation ou les affaires de son employeur d’en être le parrain, ou prétentieux d’en faire un point de destination dramatique —sans compter qu’il n’y avait aucun autochtone pour rattraper le coup—, il sortit son calendrier et maugréa.

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Coolies chinois dans une plantation de tabac aux Indes néerlandaises (années 1870), par K. Feilberg. Source: Tropenmuseum de l’Institut tropical royal des Pays-Bas.

L’histoire a dès lors sa genèse. Mais « Christmas » —que par pudeur ou désintérêt les géographes français se sont interdits de traduire— ne la verra commencer réellement que lorsqu’elle sera colonisée pour la première fois par les humains, au moment où, à Paris, la tour Eiffel est en voie d’être achevée.

En l’espace de quelques années seulement, cette dernière terra incognita va devenir une île-phosphate, avec son chemin de fer, ses coolies chinois et ses ingénieurs blancs. Puis ce sera la guerre avec les Japonais, le boum économique et ses immigrés malais, les luttes d’émancipation syndicales et raciales, l’économie casino, un projet de base de lancement spatial, et les arrivées de boat people, dont les drames font régulièrement les manchettes de la presse internationale.

Ses dimensions sont lilliputiennes : elle ne fait que 18 kilomètres de long et sa population permanente est de 2 000 habitants. C’est un des points les plus isolés de l’Océan indien. Mais les dynamiques et les événements qui ont façonné sa jeune société et son environnement sont garantis 100 % pure mondialisation. C’est aussi l’unique lieu d’une rencontre entre l’Asie et l’Occident qui ne soit ni galvaudée, ni iconoclaste, et qui perdure, malgré le passé…

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Un requin-baleine à l’île Christmas, par Michael Seebeck. Source: Christmas Island Tourism Association.

Le résultat est étonnant. Où trouver, en effet, trois communautés ethniques, culturelles et religieuses qui cohabitent pacifiquement dans un espace aussi clos ? Où slalomer avec sa voiture entre des milliers de crabes rouges, nager avec des requins-baleines à cent mètres des côtes, et observer la ponte des tortues vertes sur une plage déserte dans la même journée ? Où échanger un simple sourire avec des demandeurs d’asile iraniens ou tamouls au sortir d’un sentier au fond de la forêt ?

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Arthur Floret
Anthropologue de formation et passionné de voyages, j'ai étudié et travaillé sur les cinq continents. J'ai notamment habité de 2011 à 2014 sur l'île Christmas (Océan indien). "L'isle aux rostres" vous emmène à la découverte de ce concentré d'extrêmes —écosystème unique au monde, dernière colonie occidentale en Asie, principal point de transit des boat people vers l'Australie, paradis des joueurs d'argent, mine de phosphate à ciel ouvert— et... tout simplement, de la vie quotidienne sur une petite île tropicale.

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