Plaque commémorative de la prise de possession de l'île Christmas par les Britanniques. Crédit Photo: Arthur Floret.

1887-1888 : exploration et annexion

L’île Christmas avait tout pour rester déserte : pas de port naturel, une mer impossible à exploiter à cause de sa profondeur abyssale, une haute falaise sur tout son pourtour, quasiment pas d’eau potable en surface, une jungle pauvre en ressources alimentaires…

Tout, sauf une chose : ce que recelait son sous-sol.

* * *

1887, glorieuse année pour l’Europe !

La Révolution industrielle bat son plein. À Paris, on construit une immense structure démontable en métal pour consacrer le triomphe de la technologie et de la science.

Wikimedia_Tour_Eiffel_7_DEC_1887

La Tour Eiffel en construction, le 7 décembre 1887. Source: Wikimedia.

L’État-Nation est devenu l’ultime horizon politique. À Londres, la Reine Victoria célèbre son « jubilé d’or », un demi-siècle de règne pendant lequel elle incarne l’Angleterre à son apogée.

Wikimedia_Queen_Victoria_1887

Portrait de la Reine Victoria en 1887, par Alexander Bassano via Wikimedia.

Ailleurs dans le monde, les Européens étendent leur domination. La France crée l’Union indochinoise, le Portugal prend possession de Macao, le Nigeria devient protectorat britannique, même les Italiens s’aventurent en Éthiopie —certes sans le succès escompté, pour lors…

Wikipedia_Michele_Cammarano_Bataille_Dogali_26_Janvier_1887_Modifiée

La bataille de Dogali, opposant Italiens et Éthiopiens, le 26 janvier 1887, par Michele Cammarano via Wikipédia (version noir et blanc d’Arthur Floret).

1887, glorieuse année qui n’oublie même pas les rochers perdus dans l’Océan indien !

Car c’est dans cette triple mondialisation technologique, politique et coloniale que l’île Christmas va entrer brutalement.

NAA_6432887_2

Steep Point, sur la côte est de l’île Christmas, en 1887. Source: Archives nationales de l’Australie (n°6432887).

John Murray, un scientifique écossais, souhaite en effet prouver l’hypothèse que certains récifs coralliens sont susceptibles de contenir d’immenses quantités de phosphate.

Il s’assure pour cela le concours de la marine royale pour collecter des échantillons de roches aux Indes orientales.

En janvier 1887, le HMS Flying Fish jette ainsi l’ancre à l’île Christmas et prélève un morceau de corail de la côte.

Celui-ci s’avérera contenir un caillou de phosphate.

Bingo !

Murray dépêche alors un second navire sur place : le HMS Egeria, qui restera dans le désormais bien nommé Flying Fish Cove pendant dix jours, en septembre de la même année.

Dix jours pendant lesquels son équipage explorera l’intérieur des terres et rapportera des morceaux de phosphate pur à 90%.

NAA_6552420_2

À Flying Fish Cove en 1887 (HMS Egeria?). Source: Archives nationales de l’Australie (n°6552420).

Murray, qui comprend le potentiel économique de sa découverte, milite tout de suite pour l’intégration de l’île Christmas à l’Empire britannique et l’obtention d’une concession minière en son nom.

L’agriculture mondiale est en plein boum et a un besoin insatiable d’engrais, donc de phosphore (issu du minerai de phosphate par transformation chimique).

Londres ne demande pas mieux qu’avoir ses propres réserves. L’île Christmas est formellement annexée le 6 juin 1888.

Jusque-là, tout va bien.

NAA_6432905_2

Quelque part sur l’île Christmas en 1887. Source: Archives nationales de l’Australie (n°6432905).

Mais John Murray a un ennemi.

Il s’agit d’un aventurier du nom de George Clunies-Ross, dont la famille s’est taillé un petit royaume personnel sur les îles Cocos (Keeling) depuis trois générations.

Les Clunies-Ross utilisent de temps en temps l’île Christmas pour s’approvisionner en bois et en gibier (oiseaux marins, crabes terrestres).

NAA_6432904_2

Quelque part sur l’île Christmas en 1887. Source: Archives nationales de l’Australie (n°6432904).

Y aurait-il de l’or pour que l’Union Jack flotte maintenant sur cette terre qui n’avait jamais intéressé personne à part eux ?

Clunies-Ross envoie un petit groupe d’hommes s’y installer en novembre 1888 et écrit aux autorités coloniales à Singapour pour faire valoir ses droits.

S’en suivent plusieurs années de conflit entre les protagonistes, jusqu’à ce que l’appât du gain l’emporte, et qu’une entreprise à capitaux partagés soit créée en 1897.

On coupe la poire en deux. La machine est lancée.

Des centaines de coolies originaires du sud de la Chine arrivent pour défricher la forêt et extraire le précieux minerai dans des conditions proches de l’esclavage.

La production et l’exportation commencent finalement en 1899-1900.

En 2014, le bal des pelleteuses et des bateaux continue encore.

* * *

Rare est le privilège de pouvoir comparer le même lieu avant son occupation par les humains et… de nos jours.

Flying_Fish_Cove_Ouest_1887_2014

Flying Fish Cove (vers l’ouest) en 1887… et en 2014. Animation d’Arthur Floret incluant une photo des Archives nationales de l’Australie (n°6552418).

Rare et un peu triste, peut-être ?

Flying_Fish_Cove_Est_1887_2014

Flying Fish Cove (vers l’est) en 1887… et en 2014. Animation d’Arthur Floret incluant une photo des Archives nationales de l’Australie (n°6552416).

The following two tabs change content below.
Arthur Floret
Anthropologue de formation et passionné de voyages, j'ai étudié et travaillé sur les cinq continents. J'ai notamment habité de 2011 à 2014 sur l'île Christmas (Océan indien). "L'isle aux rostres" vous emmène à la découverte de ce concentré d'extrêmes —écosystème unique au monde, dernière colonie occidentale en Asie, principal point de transit des boat people vers l'Australie, paradis des joueurs d'argent, mine de phosphate à ciel ouvert— et... tout simplement, de la vie quotidienne sur une petite île tropicale.