Dans l’enfer du « Dream Boat », deux journalistes de combat

Pour ceux d’entre vous qui ne suivent pas le débat politique de cette grande nation démocratique qu’est l’Australie, grand bien vous en fasse : c’est probablement le plus pauvre au monde.

Hormis les faits divers qui font l’essentiel de l’actualité médiatique et les feux de brousse en été, les Australiens ne parlent que des « bateaux ».

Les « bateaux », ce sont les personnes victimes d’abus de toutes sortes qui fuient l’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan, le Sri Lanka, l’Irak, la Birmanie, etc., et qui tentent de rejoindre clandestinement l’île-continent, via l’Indonésie, pour y chercher protection.

Près d’un millier de ces migrants ont péri en mer ces dix dernières années, essentiellement au large de l’île Christmas, le territoire australien le plus proche de l’Indonésie.

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Un bateau en détresse. Source: Service australien des douanes et de la protection des frontières.

Nous aurons l’occasion au cours des prochains mois de revenir dans le détail sur les aspects contentieux de ces flux migratoires et sur les réactions des gouvernements successifs.

Ce qui nous intéresse aujourd’hui, c’est le travail de deux journalistes indépendants, l’un étasunien, Luke Mogelson, l’autre néerlandais, Joel van Houdt, tous deux basés à Kaboul.

Luke et Joel ont risqué leur vie pour documenter, en septembre 2013, le passage d’un groupe de demandeurs d’asile de Java à l’île Christmas, au moment précis où les électeurs australiens portaient au pouvoir un gouvernement conservateur promettant « d’arrêter les bateaux ».

Beaucoup d’Afghans, en effet, continuent à s’exiler, en particulier les Hazaras. L’objectif des reporters était de remonter une des nombreuses filières existantes pour parvenir à entrer dans un pays occidental, l’Australie étant une option parmi d’autres.

Le système est bien rôdé :

  1. se procurer le numéro de téléphone du chef d’un réseau de passeurs (smugglers) en Indonésie, ce qui est « relativement facile » ;
  2. aller payer en liquide ce monsieur par l’intermédiaire du système du hawala (transferts d’argent internationaux informels), 4 000$ par personne pour la traversée en bateau, dans un marché de Kaboul ;
  3. sauter dans un avion pour Jakarta, où l’on est hébergé avec d’autres candidats de diverses origines ;
  4. enfin, le moment venu, s’embarquer sur un petit bateau de pêcheurs en bois qui fera le voyage, du moins on l’espère…

Le résultat de leur investigation est paru le 15 novembre 2013 dans le New York Times.

Le texte et les images sont absolument incontournables pour trois raisons.

Premièrement, c’est le seul reportage —avec celui du photojournaliste afghan Barat Ali Batoor (2012)— sur la réalité des demandeurs d’asile, leur personnalité, leurs rêves, ce qu’ils doivent endurer au jour le jour pour atteindre leur but.  Il brise, du coup, le traitement médiatique ayant cours en Australie, qui consiste à simplement rapporter et commenter les statistiques et les déclarations du gouvernement.

Deuxièmement, l’article met en lumière l’aveuglement des demandeurs d’asile —pour ne pas dire la foi que quelque chose de mieux ne peut qu’arriver (« toute histoire d’exil implique une histoire plus triste encore au pays »)— qui ne veulent pas croire le sort qui leur est réservé à destination, c’est-à-dire, depuis juillet 2013, un aller simple pour des centres de détention en Papouasie-Nouvelle-Guinée et à Nauru, une petite île du Pacifique, sans aucune possibilité de s’établir en Australie.

Troisièmement —et, dans le contexte actuel, c’est là la contribution la plus importante de Luke et Joë, à mes yeux— cette enquête jette un discrédit sur le nouveau premier ministre Tony Abbott, qui a mis sur pied une opération militaire dirigée par un général pour cesser le flux des arrivées, en rappelant que le problème est avant tout humanitaire, et reconnu en droit international public par un traité dont l’Australie est signataire : la Convention de Genève de 1951.

Je vous laisse découvrir cette introduction puissante à l’île Christmas : http://www.nytimes.com/2013/11/17/magazine/the-impossible-refugee-boat-lift-to-christmas-island.html?_r=0

« The Dream Boat », par Joel Van Houdt, via The New York Times.

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Arthur Floret
Anthropologue de formation et passionné de voyages, j'ai étudié et travaillé sur les cinq continents. J'ai notamment habité de 2011 à 2014 sur l'île Christmas (Océan indien). "L'isle aux rostres" vous emmène à la découverte de ce concentré d'extrêmes —écosystème unique au monde, dernière colonie occidentale en Asie, principal point de transit des boat people vers l'Australie, paradis des joueurs d'argent, mine de phosphate à ciel ouvert— et... tout simplement, de la vie quotidienne sur une petite île tropicale.