L’orphelinat des fous d’Abbott

Il y a les fous d’Abbott. Ce fou d’Abbott. Les fous de ce fou d’Abbott, l’inénarrable premier ministre australien.

Tous fous à lier.

Et puis il y a les fous d’Abbott, Papasula abbotti dans le jargon scientifique, des oiseaux rares, fragiles, précieux, uniques au monde.

Et non des noms d’oiseaux comme on voudrait en donner aux autres fous.

Le passage du cyclone Gillian, la semaine dernière, a laissé Flying Fish Cove et ses habitants indemnes, tout juste un peu sonnés pour certains.

En forêt, par contre, c’est une autre histoire. Des pans entiers de jungle ont été sévèrement impactés, la canopée coupée nette.

Il faudra une dizaine d’années avant que le milieu ne revienne à son état normal.

C’est un drame pour les multiples espèces endémiques qui font de l’île Christmas une superpuissance en termes de biodiversité.

Parmi celles-ci : les fous d’Abbott (1, 2, 3), les plus larges représentants de leur famille (Sulidae), et les seuls de leur genre (Papasula).

Des machines d’endurance qui peuvent voyager sur des milliers de kilomètres pour se nourrir, et malgré tout atteindre un vénérable 40 ans d’âge.

Les équipes du Parc national ont pu récupérer une vingtaine de bébés à même le sol, ainsi qu’un adulte blessé.

Fou_Abbott_Île_Christmas_2

Un jeune fou d’Abbott de l’île Christmas. Crédit Photo: Arthur Floret.

Une vingtaine, sur une population de 2.500 couples matures qui pondent chacun un œuf tous les deux ans et doivent prendre soin de leur petit pendant plus d’un an, c’est énorme.

Mais c’est sans compter tous ceux que l’on ne pourra pas récupérer et qui sont, du coup, condamnés à mourir de faim.

Les fous d’Abbott sont, en effet, des oiseaux marins très larges : ils doivent nicher sur les arbres les plus élevés pour pouvoir utiliser les courants d’air pour s’envoler. Les jeunes qui s’y essayent la première fois risquent gros…

Par terre, aucune chance de décoller, sauf pour les plus chanceux qui arrivent à faire le chemin inverse en s’aidant de leur bec pour grimper.

C’est dire si les cyclones ont des conséquences négatives sur la pérennité de ces animaux, surtout qu’ils s’ajoutent à la dégradation de la qualité de leur habitat et à la menace permanente que font peser certaines espèces envahissantes sur eux.

Un abri de fortune a donc été construit pour les héberger temporairement.

Refuge_Fous_Abbott_île_Christmas_Original

Les jeunes fous d’Abbott placés en soin après le passage du cyclone Gillian sur l’île Christmas (cliquez deux fois pour agrandir l’image). Crédit Photo: Arthur Floret.

Les petits y sont nourris tous les matins, individuellement, à raison de 4 poissons par tête.

La cohabitation est un peu difficile pour ces solitaires au caractère bien trempé.

Mais ils bénéficient d’un service de pédicure soigné pour se remonter le moral.

N’allez pas leur souffler, néanmoins, que les garde-natures leur peignent les ongles pour les distinguer les uns des autres…

D’ici quelques jours, quand ces hôtes de marque auront été « fidélisés », ils seront transférés dans autre enclos, sans toit, sur les hauteurs du port, pour qu’ils puissent profiter de la falaise pour apprendre à voler, tout en sachant où retourner pour casser la croûte. Ou l’écaille.

Peut-être seront-ils entre temps rejoints par des frégates, des roussettes, des pailles-en-queue ?

Espérons, en tous cas, que ces « boobies juvéniles » sauront attendrir un large public sans que l’on nous prenne pour des pédophiles, comme l’année dernière

Eh oui, en anglais, « boobies » veut dire « fous » et « nichons », alors imaginez la réception d’une campagne de sensibilisation du genre : « nous avons une dizaine de paires de magnifiques nichons juvéniles en cage, pas de parents, des nichons comme on n’en voit que sur l’île Christmas. Aidez-nous à les aimer et à les faire grandir ! »

The following two tabs change content below.
Arthur Floret
Anthropologue de formation et passionné de voyages, j'ai étudié et travaillé sur les cinq continents. J'ai notamment habité de 2011 à 2014 sur l'île Christmas (Océan indien). "L'isle aux rostres" vous emmène à la découverte de ce concentré d'extrêmes —écosystème unique au monde, dernière colonie occidentale en Asie, principal point de transit des boat people vers l'Australie, paradis des joueurs d'argent, mine de phosphate à ciel ouvert— et... tout simplement, de la vie quotidienne sur une petite île tropicale.