Greta Beach : « great », après tout…

Ah, les îles… Le vent chaud qui balance mollement les palmes des cocotiers, le sable fin sur lequel on s’étend de tout son long après avoir mijoté dans une eau limpide pendant des heures ; au loin, le déhanchement nonchalant d’une vahiné et, soudain, le tintement cristallin des glaçons qui tombent dans ma piña collada…

« Oh ! Arthur ! Réveille-toi ! On est arrivé ! »

Aïe.

L’île Christmas a beau être de la taille d’un mouchoir de poche, quelques kilomètres en 4×4 sur ses pistes défoncées prennent suffisamment de temps pour vous faire piquer du nez si vous n’avez pas la chance d’être le grand gamin qui s’amuse au volant.

Au stationnement, la jungle est si idéal-typique qu’on s’attend à voir débouler un acteur hollywoodien fuyant un futur dinosaure en image de synthèse. Mais Greta Beach n’est qu’à cent mètres, pas vraiment la destination qui mérite de se rejouer Jurassic Park dans la tête.

Carte_Greta_Beach_Île_Christmas

Image d’Arthur Floret utilisant une carte d’Ewan ar Born via Wikimedia et une pince de crabe de Pixabay.com

On arrive aussitôt en haut d’une falaise bizarrement anglée, qui laisse à la fois deviner que la plage est sous nos pieds mais en montre déjà trop pour s’en faire une peinture à la Gauguin…

Et une fois descendu l’escalier, c’est encore pire.

En fait, si Greta est une « plage » en anglais, il faut plutôt parler de « décharge », en français.

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Greta Beach, sur la côte est de l’île Christmas. Crédit Photo: Arthur Floret.

Tout est couvert d’immondices : des grosses, des minuscules, du plastique partout, des bouteilles à usage unique, des seringues, des sachets aux noms exotiques ; des morceaux de bois énormes et calcinés dont on n’ose imaginer l’origine dans cette mer traversée quotidiennement par des bateaux de demandeurs d’asile ; et les vagues qui forment comme un vomi de déchets sans fin.

Le spectacle est atterrant.

Après le choc, le premier sentiment qui s’empare de vous est le désemparement. Puis c’est la culpabilité.

Ce que le monde moderne offre d’aménités et de gadgets, on le trouve sous nos pieds, charrié marée après marée. À la différence qu’en ville on éprouve toujours une sorte de réconfort malsain à croire que nos poubelles finissent, bon gré mal gré, dans un endroit clos, contrôlé, ici on ne peut que spéculer sur leurs origines lointaines.

Quelques jours plus tard, c’est encore ému de cette découverte que je rencontre Paul, le grand-père de la famille Trenorden, nos super voisins.

Paul m’explique qu’il est allé à Greta Beach avec sa troupe lors de son premier séjour au moment précis où des bébés tortues sont sortis par dizaines d’un monticule d’ordures. Il avait ce jour-là, comme à son habitude, sa petite caméra, et il en a tiré un film édifiant que l’on peut visionner sur YouTube. J’en reste cloué.

 

 

Nous prenons donc la résolution d’y retourner le lendemain et de nettoyer autant que possible les lieux, en compagnie de mon père et de ma fille aînée.

Cette fois, la beauté que je n’avais pas vue, ou pu voir, auparavant, je la découvre —littéralement— à grandes poignées : des nids de tortues, les seuls à des centaines de milles à la ronde.

 

 

Adieu naïade tropicale et cocktail suave (ou l’inverse), décor de brochure de supermarché. La vraie plage du XXIème siècle est là, et on en revient différent —et, oui, comme reposé— pour peu qu’on y fasse une modeste pénitence pour notre part de pollution.

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Arthur Floret
Anthropologue de formation et passionné de voyages, j'ai étudié et travaillé sur les cinq continents. J'ai notamment habité de 2011 à 2014 sur l'île Christmas (Océan indien). "L'isle aux rostres" vous emmène à la découverte de ce concentré d'extrêmes —écosystème unique au monde, dernière colonie occidentale en Asie, principal point de transit des boat people vers l'Australie, paradis des joueurs d'argent, mine de phosphate à ciel ouvert— et... tout simplement, de la vie quotidienne sur une petite île tropicale.