Gee Foo : femme d’affaires

On commence notre série de portraits avec une femme, une femme d’affaires, ou mieux : une femme de pouvoir.

Très à propos pour la Journée internationale de la femme.

Gee Foo occupe, sur l’île Christmas, une position stratégique.

Directrice de l’agence de voyage locale, on lui doit la seule connexion aérienne avec l’Asie du sud-est, autrement dit, avec la civilisation.

Sans ce vol, les Christmassiens ne pourraient transiter que par Perth, que certains aiment à présenter comme la ville la plus isolée du monde.

Perth, c’est le vertige de la vacuité, la triste rencontre d’un soir entre un Disneyland échappé dans le monde réel et une Metropolis de Superman en version nano et triplement javellisée.

L’ennui caché derrière le confort, et le confort que l’on prend pour du bonheur.

Ce serait même carrément une punition d’y aller s’il n’y avait pas de bons restaurants… asiatiques… à Northbridge.

Bref, c’est dire si vous êtes prêt à payer cher votre billet et à voyager passé minuit pour rejoindre le grand capharnaüm de Jakarta, à seulement 45 minutes de Flying Fish Cove.

Mais alors, comment expliquer que dans un avion de 180 places, le taux d’occupation des sièges ne soit que de 20% ?

Poser la question, c’est y répondre.

Les Christmassiens aiment Perth.

Les touristes adorent Java.

Entre les deux, il ne reste à Gee qu’une petite clientèle d’habitués et —accrochez-vous, on va traverser une zone de turbulences— une partie des « 300 vrais touristes » qui visitent l’île chaque année (ceux qui n’ont pas de liens familiaux sur place).

300…

Si un chiffre comme ça, dans l’Océan indien, ce n’est pas de la promotion touristique en soi, qu’est-ce que c’est ?

Gee_Foo_Île_Christmas

Gee Foo. Crédit Photo: Arthur Floret.

Mais Gee semble sereine par rapport à ça, et je la soupçonne d’ailleurs d’être une fière Perthienne. Perthaine? Perthoise?

Originaire de Singapour, elle a vécu dans plusieurs pays de la sous-région, avant de s’installer dans la ville aux cygnes noirs, et ce n’est qu’en 2000 qu’elle a emménagé sur l’île Christmas.

Elle ne divise pas l’humanité en deux comme moi : Perth vs Jakarta. Elle synthétise.

Et puis, ses Boeing vides, elle les doit surtout à l’industrie de la détention des demandeurs d’asile, qui a eu la peau :

  1. de la réputation de l’île comme paradis naturel (on ne voit que naufrages et grillages à la télévision et dans les journaux) ;
  2. des structures d’accueil touristique (la plupart des chambres sont prises par les employés des différents prestataires de service) ;
  3. des échanges avec l’Asie (en important désormais la nourriture, le courrier, etc. de l’Australie).

Gee lui trouve, elle, à cette industrie de la détention, bien des avantages : les routes sont en meilleur état, il y a le plein emploi, les infrastructures communautaires sont mieux entretenues, il y a plus de pouvoir d’achat, plus d’affaires à faire. C’est juste que ça empêche le tourisme de décoller.

L’île Christmas, on pourrait dire, a connu, en somme, ces dernières années, une « australianisation » qui l’a un peu coupée de l’Asie à laquelle elle appartient géographiquement et culturellement : flux migratoires, flux de capitaux, instrumentalisation par les politiciens de tous bords, médiatisation à outrance.

Une immense vague de changement social et économique a eu lieu sous l’influence de Canberra et de son obsession pour les « boat people ».

Mais Gee ne le formulera jamais ainsi.

Sa véritable préoccupation est d’une autre nature : la promotion du « fait chinois » face à son déclin et à son éventuel oubli.

Autrefois colonie britannique, aujourd’hui australienne, l’île Christmas est une île surtout chinoise.

Ce sont des cohortes de migrants de Chine méridionale et de Malaisie/Singapour qui ont défriché la jungle, construit la ligne de chemin de fer et les routes, extrait le minerai de phosphate, souffert pendant l’occupation japonaise, milité pour l’égalité des droits jusque dans les années 1980.

Les Chinois et la mine sont inséparables. Et la mine voit ses jours comptés.

La mine, c’est une histoire de « gens ordinaires qui travaillent dur », qui sont là pour se sortir de leur condition, monter les échelons, trouver des « opportunités ».

Conséquence : « on ne planifie pas ici : on fait juste bosser, bosser, bosser… »

Point d’histoire écrite, noble, valorisée. En tous cas, pas avant l’arrivée de Gee.

Un petit musée a été ouvert sous son impulsion, avec l’aide de tycoons (hommes d’affaires) venus directement de la République populaire, et d’autres liens ont été tissés plus récemment avec les diplomates en poste en Australie, notamment l’ancienne ambassadrice, Fu Ying, qui est aujourd’hui vice ministre des affaires étrangères à Pékin (ironiquement, Fu Ying est d’ethnie mongole).

Avec la Chinese Literary Association, lointaine descendante de la confrérie des coolies, ces quasi esclaves du début du XXème siècle, Gee initie aussi toutes sortes d’activités festives et collectives dans l’espoir de maintenir les traditions bien en vie.

Mais « la plupart des jeunes [Chinois] vont à Perth maintenant, et ensuite leurs parents les y rejoignent quand ils prennent leur retraite. »

Les postes de managers, les études supérieures, l’accès plus facile à la propriété, c’est là-bas.

Gee prédit même que les Chinois, qui composent 70% de la population actuelle de l’île, ne formeront plus qu’une petite minorité de 10% dans 30 ans, et passeront même à 40% dans dix ans seulement, si la tendance actuelle se maintient.

Les Malais seront alors le groupe dominant.

Que restera-t-il de toute cette période ?

Point d’architecture palatiale, ou de vieux quartiers coloniaux stérilisés comme à Singapour.

Juste le témoignage de vies pleines de souffrances et émaillées de quelques récompenses, un passé ouvrier unique au monde, et le décor brut et modeste qui va avec.

Bref, un trésor à préserver dans une Asie qui perd son âme dans la course à la modernité et au gigantisme.

Mais cette fervente catholique croit aux miracles et au pouvoir d’attraction de sa patrie d’adoption.

La seule île chinoise de l’Océan indien n’est pas encore morte.

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Arthur Floret
Anthropologue de formation et passionné de voyages, j'ai étudié et travaillé sur les cinq continents. J'ai notamment habité de 2011 à 2014 sur l'île Christmas (Océan indien). "L'isle aux rostres" vous emmène à la découverte de ce concentré d'extrêmes —écosystème unique au monde, dernière colonie occidentale en Asie, principal point de transit des boat people vers l'Australie, paradis des joueurs d'argent, mine de phosphate à ciel ouvert— et... tout simplement, de la vie quotidienne sur une petite île tropicale.