Occidental vs « occidental »

Depuis le temps que j’habite en Australie, je ne m’y suis pas encore fait.

Mais c’est un détail que je trouve intéressant.

Les Australiens, quand ils souhaitent se « situer » culturellement dans le cadre de discussions sur le voyage, la cuisine, le cinéma, la musique, etc., s’identifient comme des Westerners (Occidentaux), avec les Britanniques, les Étasuniens, les Canadiens, et les Néo-Zélandais. Les Européens, quant à eux, sont des… Europeans.

J’ai bien conscience des raccourcis, des préconceptions et des approximations qui sont le code génétique des blocs civilisationnels, mais cela ne retire rien au fait que ces catégories —ces boîtes, si vous préférez— font pleinement partie de notre quotidien, et que personne n’échappe à en faire usage, et même à les trouver très pratiques !

« Alors, c’était comment ton voyage à Singapour ? —Bah écoute, j’ai juste vu l’aéroport. Mais j’ai trouvé que les Asiatiques sont super polis. Ça marche là-bas, hein, et tout est incroyablement propre ! Bon, ils sont quand même un peu réservés par contre… »

Étant français, ça me fait toujours un petit pincement au cœur de voir que les Anglo-Saxons s’approprient le terme « occidental » et revisitent son contenu, moi qui y voyais un long fil conducteur entre la pensée grecque antique, les arts de la renaissance italienne, les philosophes des Lumières, la Révolution industrielle… bref, la vieille Europe de l’Ouest, par opposition au Nouveau Monde, ou même au Royaume-Uni, qui est si singulier à beaucoup d’égards.

Et puis, j’ai compris. À une époque où être « civilisé », c’est parler anglais, écrire sans ponctuation ou majuscules, manger sans « gras trans », se jeter sur les dernières superproductions hollywoodiennes, ne lire que des romans d’espionnage, et surtout, ne jamais parler de politique, je me retrouve quelques marches plus bas sur la pyramide de la hiérarchie humaine.

Le monde anglo-saxon est énorme, c’est cinq pays, une langue, 444 millions d’habitants répartis entre trois continents.

Australie 23 millions
Canada (y compris Québec…) 35 millions
États-Unis d’Amérique 318 millions
Nouvelle-Zélande 5 millions
Royaume-Uni 63 millions
TOTAL 444 millions

L’Europe de l’Ouest, c’est 17 pays, 14 langues nationales et plus encore de langues régionales, 353 millions d’habitants sur un continent (plus quelques collectivités d’Outre-mer).

Allemagne 80,5 millions
Autriche 8,5 millions
Belgique 11 millions
Danemark 5,5 millions
Espagne 47 millions
Finlande 5,5 millions
France 66,5 millions
Grèce 11 millions
Irlande 5 millions
Islande 0,5 million
Italie 60,5 millions
Luxembourg 0,5 million
Norvège 5 millions
Pays-Bas 17 millions
Portugal 11 millions
Suède 10 millions
Suisse 8 millions
TOTAL 353 millions

On pourrait raffiner ces tableaux, mais la tendance est là : les vieux Occidentaux sont surpassés en nombre par les nouveaux : plus nombreux, plus homogènes, mieux répartis sur le globe, et aussi, mais ça prendrait d’autres chiffres, plus riches, mieux armés, etc.

Alors, autant s’y faire, peut-être que les Européens ne sont plus que ça, des Europeans, une annexe folklorique de l’empire, là-bas, entre le monde slave et l’Afrique…

Et l’île Christmas dans tout ça ? Occidentale ou pas ?

Unique !

Elle est peuplée à 80 % de personnes d’origine chinoise et malaise, elle appartient physiquement à l’archipel indonésien, mais c’est la marine australienne qui patrouille en force ses eaux territoriales, les pièces de monnaie qui circulent de main en main sont frappées à l’effigie de la reine Élizabeth II, et l’Union Jack y flotte dans sa version étoilée.

Blimey !

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Arthur Floret
Anthropologue de formation et passionné de voyages, j'ai étudié et travaillé sur les cinq continents. J'ai notamment habité de 2011 à 2014 sur l'île Christmas (Océan indien). "L'isle aux rostres" vous emmène à la découverte de ce concentré d'extrêmes —écosystème unique au monde, dernière colonie occidentale en Asie, principal point de transit des boat people vers l'Australie, paradis des joueurs d'argent, mine de phosphate à ciel ouvert— et... tout simplement, de la vie quotidienne sur une petite île tropicale.