3 avril 2014

Le jour du syndicat, le jour de l’union

La France ? Le 14-juillet.

Le Québec ? La Saint-Jean-Baptiste.

Les États-Unis ? Le jour de l’indépendance.

L’île Christmas ? La nouba annuelle du syndicat des travailleurs !

Camarades, vous doutez qu’il existe une fête nationale authentiquement populaire et révolutionnaire ? Non galvaudée par le passage des siècles et les jeux politiciens ?

Le cynisme et le désenchantement de notre époque matérialiste vous rendent insensibles aux exploits de vos vaillants ancêtres ?

Alors figurez-vous que sur l’île la plus capitaliste du monde —l’île-mine, l’île-casino, l’île-prison, paradis de l’entreprise privée monopolistique—, c’est tout l’inverse !

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Danse malaise sur l’île Christmas (1/2). Crédit Photo: Arthur Floret.

Chaque année, à la fin du mois de mars, les Christmassiens se rassemblent, au-delà des différences ethniques, religieuses et sociales qui compartimentent leur petite société, pour célébrer les changements immenses apportés par leur unique syndicat depuis sa formation, en 1975.

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Danse malaise sur l’île Christmas (2/2). Crédit Photo: Arthur Floret.

Bon, j’exagère. Pour faire la fête ensemble… mais c’est déjà beaucoup, puisque, pour pouvoir faire la fête ensemble, il a d’abord fallu briser une certain nombre de tabous, et rien moins qu’un système colonial et raciste digne des années 1930.

Danse du lion propitiatoire, chorégraphies martiales ou envoûtantes, buffet, tombola, concert, l’ambiance est résolument différente des rassemblements culturels habituels où les communautés chinoise, malaise et anglo-saxonne s’invitent entre elles à tour de rôle avec un brin de circonspection de tous côtés.

Le cyclone Gillian a eu beau décaler l’événement et forcer les ouvriers du comté à un nettoyage laborieux pour que tout puisse être en place, l’édition 2014 fera date, en attendant le quarantième anniversaire de l’Union, que « Mister » Foo, l’incontournable harangueur local, nous promet « much more bigger ».

À l’époque de la formation du syndicat, en 1975, l’île Christmas n’est encore que fraîchement australienne, Canberra l’ayant acquise des Britanniques en 1958 dans le but de sécuriser son approvisionnement en phosphate, sans s’attaquer, cependant, à la nature des relations raciales prévalentes au moment du transfert de souveraineté.

L’île est gérée par une entreprise minière dont l’objectif est de maximiser sa production au moindre coût grâce à une politique salariale qui consiste à payer les travailleurs d’origine asiatique en fonction des grilles en vigueur en Malaisie (la plupart d’entre eux étant originaire de ce pays), y compris ceux qui sont nés sur l’île après 1958 et ont du coup acquis automatiquement la nationalité australienne. Les employés métropolitains sont, pour leur part, rémunérés comme… en métropole.

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Visite de Bob Hawke, président de l’ACTU, au syndicat des travailleurs de l’île Christmas en 1979. Source/Crédit: UCIW.

En outre, les fauteurs de trouble sont systématiquement expulsés en vertu de l’infamant tampon « Never To Return », qui fait planer sur des familles établies parfois depuis longtemps la menace d’une séparation permanente.

Et un apartheid est imposé aux Asiatiques, qui ne peuvent pas fréquenter la même école, les mêmes restaurants, la même piscine que les Blancs, sans compter que les logements auxquels ils ont droit ou les emplois qui leur sont réservés sont à la hauteur de leur statut social.

Silver City, une petite réplique de banlieue australienne sur les hauteurs de Flying Fish Cove, leur est même carrément interdite d’accès.

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Une plaque en métal représentant le monument en l’honneur du syndicat des travailleurs de l’île Christmas (contour). Crédit Photo: Arthur Floret.

De manifestations en grèves, y compris de la faim, les barrières vont tomber les unes après les autres à la fin des années 1970 et au début des années 1980, à la faveur aussi, il est vrai, de gouvernements travaillistes sympathiques à leur cause, ainsi que du célèbre Bob Hawke, qui fut, avant d’occuper le poste de premier ministre, à la tête du Conseil australien des syndicats (ACTU).

Mais cette période va aussi coïncider avec le déclin de la mine, sa fermeture, puis les plans très sérieux de dépopulation de l’île Christmas.

Faut-il s’étonner alors que le plus imposant mémorial que l’on trouve ici soit, non pas un monument aux morts, mais un monument en l’honneur du syndicat ?

Au pied de son obélisque, on trouve une plaque en métal avec les mots suivants :

« Ce monument marque l’emplacement du premier bureau du syndicat des travailleurs de l’île Christmas, créé le 21/03/75.

Ce syndicat compte parmi ses réalisations les plus significatives et les plus importantes ce qui suit :

  • élimination du colonialisme
  • élimination du racisme
  • parité salariale avec le reste de l’Australie
  • loi sur l’immigration : statut de résidence permanente pour l’île Christmas
  • réouverture de la mine de phosphate en 1990
  • allocation de logement équitable

Le bâtiment a été détruit par le feu le 17/09/91. La cause de l’incendie n’est pas connue. »

On a envie d’ajouter trois petits points à la dernière phrase tellement sa formulation est diplomatique.

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Le monument en l’honneur du syndicat des travailleurs de l’île Christmas. Crédit Photo: Arthur Floret.

La lutte continue, pourrait-on dire, mais de nos jours, c’est Serco, la tentaculaire firme multinationale qui gère tous les centres de détention des demandeurs d’asile en Australie, qui se frotte à la détermination de travailleurs qui en ont vu d’autres…

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