13 avril 2014

Kim Man Lew : mécanicien

Kim Man Lew vous touche d’emblée par le contraste entre sa frêle stature, ses yeux doux, son air timide, et son quotidien les mains dans le cambouis, entre tous les fiers à bras de la mine, à réparer les véhicules que l’île Christmas réduit méthodiquement en miettes.

Puis, la pudeur des premiers moments tombe, et c’est une boule d’espièglerie et d’énergie qui vous éclate au visage.

Touché, coulé.

Kim incarne le profil type du Christmassien d’aujourd’hui : celui d’un Asiatique d’Asie qui finira en Australie, passionnément australien —grâce à l’île Christmas.

Ce caractère transitoire, migrant, n’est ni un hasard ni un caprice.

Dans le temps, toute l’économie locale était tournée vers l’exportation du phosphate. Pour vous dire, l’Australie a acheté l’île en 1957 rien que pour ça…

C’est comme mineur que son père est arrivé de Malaisie en 1979 et qu’il a pu faire venir sa famille en 1984. Kim avait 11 ans alors.

Jusque-là, il vivait dans les collines du sud-ouest de Penang, dans un milieu hakka très modeste, dont il parlait la langue, en plus du hokkien, du mandarin et du cantonais.

Une enfance à la ferme dans un autre monde, et soudain projeté dans cette colonie occidentale qui sort tout juste de l’apartheid, où il doit apprendre l’anglais, réussir dans une école qui lui est étrangère, vivre dans une seule pièce avec ses frères et sœurs et ses parents.

Pas facile.

En plus, en 1987, la mine ferme, le gouvernement encourage la population à s’en aller.

À ce stade, c’en est fini de cent ans d’occupation humaine.

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Kim Man Lew. Crédit Photo: Arthur Floret.

Fatalité ou déterminisme, les Christmassiens, ces forçats de l’hyper capitalisme, ont toujours dû repartir dans leur pays d’origine, une fois leur contrat terminé. Pas le choix.

Mais eux restent, avec 600 irréductibles, organisés autour d’un syndicat qui arrive à rouvrir la mine en 1991.

Kim, jeune homme, obtient alors une bourse pour faire un stage à Perth pendant un an. De retour chez lui, il suit une formation technique qui durera 4 ans.

Après, c’est une carrière de mécanicien chez la plupart des employeurs de l’île, et le mariage avec sa femme qu’il rencontre à Malacca (Malaisie).

Aujourd’hui, Kim a deux enfants, une vaste et confortable maison dont il a conçu les plans, deux voitures, et une vue époustouflante sur l’Océan indien.

Le rêve de beaucoup d’hommes, et sûrement celui de son père !

Mais dans 6, 7 ans, il veut que ses filles puissent faire des études supérieures.

Car à quoi pourraient-elles aspirer sur une île de 2.000 habitants avec une mine de phosphate dont les jours sont comptés, malgré tout ?

Le casino des années 1990, banqueroute. Le projet de base de lancement spatial des années 2000, jamais décollé. Le centre de détention pour demandeurs d’asile des années 2010, totalement prisonnier des politiques fluctuantes de Canberra.

C’est dur de faire des plans pour le long terme à Flying Fish Cove.

Mais le présent de plein emploi apporte son lot de satisfactions.

Kim peut se permettre de rêver de s’acheter une propriété en pleine nature quand ils déménageront en Australie-occidentale.

Il s’y adonnera à son passe-temps favori avec son ami aborigène : chercher de l’or avec un détecteur de métal.

En l’espace de deux générations, les Lew auront alors grimpé en société, passant d’une ferme de survie en Malaisie à une ferme de loisirs en Australie, de métiers manuels dans une communauté monoindustrielle isolée à, vraisemblablement, tout ce que le champ universitaire pourra offrir à ses filles dans une économie qui fait l’envie du monde entier.

Avec Kim qui part, le Kim qui arrête —littéralement— des semi-remorques pour prendre soin des crabes blessés ou déshydratés sur la route, ce sera encore une page de l’histoire locale qui se tournera en silence.

En espérant que d’autres migrants suivront ses traces.

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